crise migratoire

« Crise migratoire » et débat sémantique

Après notre mois de mars dédié au féminisme, nous entamons le mois suivant, qui sera lui consacré au sujet de la migration et de la multiculturalité. Pour entrer dans le vif du sujet, ce bref article te propose un tour des débats récents sur les questions migratoires et leur terminologie, car en tant que futur.e.s professionnel.le.s de la communication multilingue, il ne suffira pas seulement de connaître les mots et leurs significations, il faudra également savoir les utiliser de la bonne façon, en ayant conscience de leurs connotations.

La migration, phénomène qui ne date pas d’hier, a surtout fait couler de l’encre en Europe avec l’arrivée de la « crise migratoire ». Selon les données des deux grandes organisations internationales s’occupant de la question migratoire et des réfugiés, l’Organisation Internationale pour les Migrations (OIM) et le Haut-Commissaire pour les Réfugiés auprès des Nations Unies (HCR), l’Europe a accueilli plus d’un million de personnes rien qu’en 2015, dont la plupart fuyaient la guerre en Syrie. Ce phénomène a par conséquent donné lieu à de nombreux débats, que ce soit sur la manière de gérer la situation dans les pays où l’asile était cherché ou dans les pays d’origine, mais aussi sur la façon d’aborder le sujet dans la presse. Le journal Al Jazeera English a d’ailleurs pris la décision éditoriale de ne plus utiliser le terme migrant lorsqu’il parle des personnes traversant la Méditerranée –décision qui a, par la suite, pu être considérée comme véritable événement discursif.

L’article paru le 20 août 2015 sur la décision de ne plus employer le terme « migrants ».

« Migrant » et « réfugié,  une différence majeure

Pour la petite minute histoire, la différenciation entre les termes « migrant » et « réfugié » est en réalité plus récente que l’on pourrait le croire. En effet, ce n’est qu’après la Deuxième Guerre mondiale que le Droit international a reconnu un statut particulier aux réfugiés avec la Convention de Genève, qui a été ratifiée par 145 Etats. Auparavant, des termes variés comme « exilés » ont été employés pour désigner des personnes qui ne pouvaient retourner dans leur pays d’origine pour leurs actions et leurs idées.

Migrants ou réfugiés- quelques définitions 

Aujourd’hui la dichotomie entre ces deux termes se manifeste entre autres par l’existence de deux organisations séparées pour chaque catégorie. Le Haut-Commissaire pour les Réfugiés auprès de l’ONU (HCR) définit un réfugié (d’après la Convention de Genève de 1951) comme une « personne qui craint la persécution pour sa race, sa religion ou son appartenance à un groupe social et demande par conséquent la protection d’un pays dont il n’a pas la nationalité ». L’Organisation Internationale pour les Migrations (OIM) quant à elle admet qu’il n’y a pas de définition légale de ce qu’est un migrant aujourd’hui, mais souligne le caractère volontaire sous-entendu pour le mot migrant. Or, force est de constater que ces mots sont parfois utilisés de façon interchangeable dans la presse.

L’évolution des termes


Calabrese Laura ed. & Veniard Maria ed., 2018, Penser les mots, dire la migration, Paris, Editions L’Harmattan

Aujourd’hui, nous observons également l’apparition de néologismes utilisant les termes réfugié ou migrant comme « écoréfugié » pour désigner quelqu’un qui fuit son pays à cause du changement climatique ou encore « transmigrant » pour désigner quelqu’un qui ne ferait que transiter par son pays d’accueil avant de continuer vers une autre destination. Ces néologismes n’ont pas forcément de définition officielle et encore moins un statut en Droit international, mais peuvent prendre de l’importance lorsqu’ils sont utilisés comme instruments politiques. Des expressions semi figées comme « faux réfugié » ont été utilisées par la presse et le monde politique dans un but de délégitimation de l’image du réfugié. De l’autre côté, des associations caritatives ont adopté une terminologie inclusive, et combinent par exemple les deux termes « migrant-réfugié » pour faire passer le message qu’il faut accueillir ces personnes peu importe leur statut administratif. (Calabrese Laura ed. & Veniard Maria ed., 2018, Penser les mots, dire la migration, Paris, Editions L’Harmattan)

La situation dans l’Union Européenne

En Europe, le règlement de Dublin a été adopté pour répondre à la question de quel État européen doit prendre la responsabilité d’examiner la demande d’asile d’une personne. Ce règlement est basé sur la convention de Dublin signée en 1990 et s’applique à tous les États Membres de l’Union Européenne ainsi qu’à la Norvège et la Suisse qui ont également voulu l’appliquer. Il prévoit en règle générale que la demande d’asile d’une personne arrivant sur le territoire européen doit être traité par le premier pays dans lequel elle arrive. Ce principe a été remis en question depuis 2015 car les pays en première ligne notamment la Grèce et l’Italie, débordés par la quantité de personnes arrivant en peu de temps, déploraient un manque de solidarité de la part des autres pays européens. Le règlement n’a toutefois pas (encore ) été retravaillé. Ce règlement a d’ailleurs également inspiré une nouvelle appellation, celui de « dubliné ».

Ce débat autour de la terminologie est donc loin d’être fini. La situation actuelle est bien plus complexe que les différents statuts administratifs disponibles pour les personnes concernées. La binarité de la dichotomie entre les termes refugié et migrant ne suffit plus pour décrire cette réalité. Le choix des termes revient parfois à faire un choix politique, car les mots utilisés pour décrire une réalité ont une connotation bien particulière.

Écrit par Julia Virtanen